Cérémonie du 11 novembre : le discours de Marc-Antoine Jamet

Retrouvez ici le discours de  Marc-Antoine JAMET, Maire et conseiller départemental de Val-de-Reuil, prononcé lors de la Cérémonie de Commémoration de l’Armistice du 11 novembre 1918 au Monument Mémoire et Paix de Val-de-Reuil vendredi. 

Chers amis,

Nous venons d’apprendre qu’une délégation de l’Ambassade de la Fédération de Russie en France est arrivée à Val-de-Reuil pour participer à cette cérémonie célébrant l’armistice du 11 novembre. Nous n’en étions pas prévenus, mais nous l’accueillons évidemment. Notre pays n’est en guerre avec aucun autre et ce monument s’appelle « Mémoire et Paix ». Nous nous souvenons des millions de Russes morts entre 1914 et 1917 et, plus encore, de ceux qui, entre 1941 et 1945, ont contribué de manière décisive à la défaite des ennemis de la France.

Il faut simplement à nos hôtes faire savoir que c’est ici, dans ce sanctuaire, que notre Ville a manifesté son entière solidarité avec le peuple et le gouvernement ukrainiens, victimes d’une agression d’un autre temps.

C’est un signe supplémentaire que nous sommes arrivés au terme d’un cycle de notre mémoire collective, de notre imaginaire national, de notre histoire républicaine.

Comme Lazare Ponticelli, dernier poilu, dernier témoin de la Grande Guerre, mort en 2008, un par un, nous quittent les femmes et les hommes, devenus âgés, qui ont accompagné notre enfance, notre jeunesse, de la chronique de leurs victoires et de leurs défaites, de leurs épreuves et de leurs engagements, de leur résistance ou de leur soumission au gré des conflits mondiaux ou coloniaux dans lesquels, de 1914 à 1962, la France s’illustra ou se hasarda.

Avec la montée au Panthéon du cercueil de Maurice Genevoix, au nom de « Ceux de 14 », avec la célébration de Simone Veil, héroïque survivante de la barbarie nazie, avec l’oubli de l’Indochine et, de ce côté-ci de la Méditerranée, l’amnésie de l’Algérie, nous avons eu l’impression qu’un siècle de sang, de douleurs et de larmes était arrivé à son terme.

Mais, en acceptant cette conclusion provisoire, sans qu’il y ait vraiment eu générique de fin, en oubliant les souffrances de l’Éthiopie, de la Somalie ou du Congo parce que c’était pauvre, les angoisses de Taïwan ou de la Corée parce que c’était loin, les combats de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie parce que c’était petit, la dévastation du Yémen, de la Lybie, de l’Irak ou de la Syrie parce que c’était en Arabie, le cauchemar de l’Iran ou de l’Afghanistan parce que c’était normal, nous avons pris le risque d’oublier les leçons du passé et de renouveler nos erreurs.

De 1933 à la déclaration de guerre, malgré Prague et Varsovie, une majorité de Français espéraient, croyaient ou voulaient croire que Hitler limiterait à l’Allemagne sa soif de dictature. En 1940, ils virent la Wehrmacht défiler sur les Champs-Élysées.

Sans même évoquer les coupables complicités dont le Kremlin a bénéficié à droite de la droite et à gauche de la gauche, notre vieux continent a fait preuve d’une grande naïveté et oublié ce que le destin de l’humanité pouvait avoir de tragique. Alors, pour être certains de ne pas être aveuglés par nos passions, nos compromissions, nos illusions, aujourd’hui, il faut sans cesse se rappeler de ce que nous avons vécu naguère.

Ce devoir de mémoire commence par ces cérémonies qui nous réunissent le 11 novembre, le 8 mai, le 14 juillet. Élus, habitants, forces de l’ordre, corps constitués, professeurs, lycéens, nous avons raison d’être ici.

Pourtant, dans la douceur de plus en plus anormale de ce grand week-end, nous ne sommes pas beaucoup qui songeons à l’atmosphère humide et brumeuse des tranchées, au clairon de l’armistice saluant les millions de morts, d’estropiés et de blessés, aux températures hivernales et à l’épaisseur du brouillard qui enveloppèrent, il y a 104 ans, dans la clairière de Rethondes, les négociateurs alliés et allemands avant d’entrer dans la voiture 2419 D aménagé en « wagon de l’Armistice ».

C’est une des raisons pour lesquelles j’adresse des remerciements sincères à celles et ceux qui, prenant une heure de leur temps, restent fidèles à notre rassemblement patriotique. C’est un juste hommage que nous rendons aux soldats qui ont tout quitté, tout sacrifié, enfants, famille et amis, pour défendre notre pays.

Je m’adresse particulièrement aux plus jeunes d’entre nous. Les commémorations, comme les civilisations, sont mortelles, si elles ne se renouvellent pas, si ne se transmettent par leur esprit et leur raison d’être, si ne se mélangent pas, un matin comme celui-ci, le souvenir et l’avenir, les défunts et les vivants, les générations et les opinions.

C’est en ce sens que vous lirez un poème de Marc Bloch. Grand historien, d’abord ménagé par Vichy, puis abandonné par certains de ses pairs dont Lucien Febvre, pourtant son ami, cocréateur avec lui de l’école des Annales, il est arrêté, torturé et assassiné par la Gestapo parce qu’il était juif et résistant. Vous me permettrez de me souvenir en ce moment aussi de Samuel Paty assassiné parce qu’il défendait la vérité et sa battait pour la laïcité. La cause est la même d’une certaine façon puisque c’est celle de la liberté.

Si nous ne nous inclinons pas devant les hommes qui tombèrent à Verdun, dans l’Argonne, sur la Somme ou au Chemin des Dames, qui, dans vingt ans, dans dix ans, se souviendra du Maréchal des Logis chef Adrien Quélin, sous-officier du 4ème chasseurs mort pour la France à 29 ans au Mali. Si nous ne prononçons pas son nom avec respect, qui parlera du brigadier-chef Alexandre Martin dont le nom est désormais inscrit dans la pierre du Monument aux Morts du Neubourg. Rouennais de naissance, engagé à 18 ans au 54ème régiment d’artillerie de Hyères, tué à Gao, au Mali, au début de cette année. Il n’avait pas 25 ans.

Nous devons rappeler leur sacrifice et celui de 56 de leurs camarades morts au champ d’honneur. Le Président de la République a confirmé hier, à Toulon, le retrait définitif des troupes françaises de l’opération Barkhane. On ne retirera pas le chagrin de leurs familles. Ceux qui sont tombés au combat ne doivent pas tomber dans l’oubli. Si nous ne pensions pas à eux ce matin, pourrions-nous regarder en face les militaires qui acceptent de partir en ce moment vers la Roumanie pour servir des chars Leclerc aux frontières de l’Europe.

Il est bien des façons de se dévouer pour son pays. Je pense, en regardant les représentants du Centre d’Incendie et de Secours de Val-de-Reuil conduits par Gauthier Pruvost, aux deux sapeurs-pompiers, le brigadier Martial Morin et le capitaine Pascal Allaire, décédés cet été alors qu’ils luttaient contre les incendies géants qui engloutissaient les forêts de Tarascon ou de Loire-Atlantique. Je veux associer à notre émotion les quatre sapeurs-pompiers de l’Indre, frappés et insultés voici 3 semaines alors qu’ils portaient secours à une victime.

Je pense au Major de Gendarmerie breton, Jean-Christophe Bolloch, âgé de 47 ans, père de quatre enfants, décédé le 25 octobre, il y a trois semaines, près d’ici, dans l’Eure, sur l’A13 alors qu’il menait une opération anti-drogue.

Nous devons nous rassembler derrière eux. Si on accepte de s’en prendre à un pompier, à un gendarme, à un policier, à un gardien de prison, qui fait son métier, si on ne rend pas hommage au courage de ces héros du quotidien, alors on ne rend pas compte que c’est au péril de leur propre sécurité qu’ils protègent la nôtre. Ils doivent pouvoir compter sur le soutien de la nation tout entière.

C’est ce sentiment que nous avons manifesté, je le pense, aux militaires, gendarmes, policiers, nationaux et municipaux, à ceux qui assurent la sécurité du rail et des trains, aux sapeurs-pompiers qui ont consacré, bénévolement, une de leurs journées, la semaine passée, dans notre Ville, au renforcement des relations entre des forces de l’ordre et une population venue échanger ou s’informer sur les formations qui conduisent à leurs métiers. J’y vois un symbole de la coopération permanente voulue par la municipalité avec les services de sécurité publique, une illustration des moyens importants, matériels et humains, que nous continuerons de consacrer à cette priorité qui devrait être partagée avec Le Vaudreuil et Léry, ainsi qu’un témoignage du respect et de la reconnaissance que leur voue l’écrasante majorité des Rolivalois.

Le nouveau directeur de l’EPIDE, que je rencontrerai dans quelques jours, nous a déjà fait savoir, lui aussi, qu’il voulait tisser de nouvelles relations avec la Ville.

Je veux remercier, pour sa première participation à nos rituels rolivalois, le commissaire Cristopher Saint-Raymond qui nous a rejoints cet été. Nous réunirons, à Évreux, comme nous en avons convenu, voici un mois avec le préfet, avec le Procureur de la République hier, un nouveau GLTD pour sécuriser collèges et lycée, et tant pis pour le Maire de Louviers qui s’y opposait.

Permettez-moi dans notre commune qui rassemble pacifiquement 70 nationalités d’évoquer la guerre qui, à l’Est, fait rage depuis 9 mois, puisqu’elle a des conséquences sur le futur de nos enfants.

L’hiver commence et le conflit ne diminue pas de sauvagerie et d’intensité. C’est une guerre menée par des armées non plus réduites et ultra spécialisées comme l’armée française qu’illustrent le bassin des carènes et la BA 105, mais conventionnelles jusqu’à présent et nombreuses, avec le retour d’un front, de tranchées, d’assauts et de duels d’artillerie comme en 1918, de batailles de chars, d’atrocités et d’un nombre élevé de victimes civiles comme en 1945. Cette guerre régionale est l’indice qu’une nouvelle guerre froide a commencé à un niveau global. Après trois années de combats, entre 1950 à 1953, la guerre de Corée s’est terminée par un armistice sur le 38ème parallèle. La guerre en Ukraine, qui pourrait bien durer, se terminera, elle-aussi, par un partage quand les belligérants seront épuisés et que Washington et Pékin leur donneront l’ordre de faire la paix.

Dans l’intervalle, les équilibres mondiaux auront été bouleversés. Les rapports de force entre Occident et Orient auront été modifiés. Les champs de bataille hybrides, le cyber, les fonds marins, l’espace, se seront développés. Le monde aura changé. Il faut ouvrir les yeux. Nous sommes au début d’une nouvelle ère, faite d’affrontements, de risques graves, de remises en cause des règles du jeu et de la coexistence entre les Nations qui prévalaient depuis plus de 30 ans. Pour l’Europe, c’est l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Pour l’Amérique et l’Asie, c’est l’émergence d’un affrontement entre Washington et Pékin.

Cette nouvelle guerre froide ne ressemblera pas à la première et elle appelle plusieurs commentaires.

            1 ) Autrefois, l’URSS était une des deux super-puissances face aux États-Unis et la Chine un pays sous-développé. Aujourd’hui, elle est devenue la 2ème économie du monde, alors que la puissance de la Russie ne dépasse pas celle de la Corée ou de l’Espagne. Moscou, en train de devenir un obligé de plus en plus dépendant de Pékin en raison des sanctions occidentales, son armée détruite, ses élites en fuite, ne s’en relèvera pas.

2) Les États Unis, malgré leurs graves divisions internes, sont unanimes dans leur volonté de freiner l’ascension de la Chine. Ils veulent élargir et relancer l’OTAN. Ils multiplient les limitations des transferts de technologie et les décisions protectionnistes pour y parvenir. Mais c’est l’Europe, dont les investissements américains se retirent en ce moment, qui en est la victime collatérale en termes non seulement d’emplois, d’inflation et de croissance, mais aussi de souveraineté et de défense.

3) Cette nouvelle donne devrait inciter l’Union européenne à accélérer la mise en œuvre d’une « autonomie stratégique » fondée sur une entente franco-allemande, mais le chancelier allemand déteste le président français et préfère aller sauver les meubles à Pékin et acheter des armes à Washington que parler avec Paris. Nous, à notre très modeste échelon, nous venons d’arrêter le principe, avec nos collègues allemand et polonais, de Ritterhude et de Sztum, d’échanges plus réguliers entre nos élèves, entre nos CFA auxquels se joindrait Workington, entre nos pompiers, et, même, pour faire reculer le réchauffement climatique sur notre petit bout de Normandie de développer, ensemble, une étude financée par l’Union Européenne sur l’extension d’un photovoltaïque de nouvelle génération sur nos territoires.

4) Comme pendant la première guerre froide, les pays du « Sud » sont devenus en majorité des « non-alignés » refusant de condamner l’agression russe contre un pays indépendant alors même qu’ils subissent les conséquences économiques de la guerre de Poutine.

Pour une raison simple, les crises qu’ils subissent eux-mêmes ne se succèdent plus, mais s’additionnent – sanitaire, démographique et écologique, énergétique, économique et sociale – sans que nous y apportions d’autres réponses que le refus des migrants, la montée du racisme en occident jusque dans les Parlements, l’acceptation que des êtres meurent de faim ou de chaud sur d’autres continents, le football préféré aux droits de l’Homme, le soutien aux populismes au Brésil, en Inde, en Turquie, aux Philippines et l’aide aux dictatures en Afrique. Ni la COP 27 en Égypte, dirigé par le féroce Maréchal Al Sissi, ni le prochain G20 en Indonésie qui n’est pas un modèle absolu de vertu, ne devraient y changer quoi que ce soit.

Nous pourrions donc avoir toutes les raisons de céder à la morosité, mais, au contraire, nous devons regarder de l’avant. Autour de nos lycéens et leurs enseignants que je remercie une fois encore de leur présence, des écoliers et collégiens du Conseil municipal des Jeunes, accompagnés de leurs parents, que je félicite de leur récente élection et que nous installerons samedi prochain, de nos jeunes étudiants bénéficiant pour une formation, un permis de conduire ou un travail, de l’accompagnement de la municipalité, manifestation active de notre solidarité, nous devons les convaincre que l’idée d’engagement conserve toute sa pertinence, qu’elle doit nous fédérer autour de notre Ville.

Il faut être universel et patriote. Il faut se préoccuper de la fin du mois pour chacun et de la fin du monde pour tous. Il faut à la fois souffler sur les braises de la mémoire pour en conserver l’héritage et entretenir la flamme de l’engagement. C’est ce que nous faisons ici.

Vive Val-de-Reuil. Vive la République. Vive la France.

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